Entretien de Jean-Yves Le Drian avec RTL (31.03.20)

Entretien avec Alba Ventura

Q - Bonjour, Jean-Yves Le Drian.

R - Bonjour.

Q - D’abord, si vous le voulez bien, faisons un point sur le nombre de ressortissants français qui se trouvent à l’étranger, que nous devons rapatrier. Combien sont-ils exactement ?

R - Au début de la crise, il y a une dizaine de jours, il y avait entre 130 000 et 140 000 de nos compatriotes qui étaient à l’étranger, soit pour du tourisme, soit pour des visites personnelles, soit pour des voyages d’affaires. Et ils étaient répartis sur 140 pays différents. Donc, nous avons établi, avec le ministère des transports, avec aussi Air France qui a été très coopératif dans cette affaire, un plan de retour qui fait qu’aujourd’hui on compte aux environs de 10 000 de nos ressortissants qui ne sont toujours pas rentrés. Mais il s’agit de situations très compliquées parce qu’il a fallu faire, si je peux me permettre, du cousu main, dans la mesure où il y avait, dans certains pays, le renoncement aux vols intérieurs, la fermeture d’aéroports, la fermeture d’espace aérien, la fermeture des frontières. Et donc, il fallait sur chaque cas, chaque situation, soit, passer commande de vols spécifiques, en plus des vols commerciaux, soit discuter avec les autorités des différents pays concernés pour avoir les autorisations. Et il reste encore 10 000 Français. Nous pensons à eux et nous avons comme intention de faire en sorte que chacun puisse revenir, même si, quand on est perdu dans la Cordillère des Andes ou sur une île des Philippines, ou quand on est aux îles Fidji, c’est un peu compliqué. Le temps est long, je le sais, il y a parfois de l’angoisse, on le comprend, mais sachez qu’il y a une volonté d’aboutir définitivement au règlement de cette situation

Q - Ils sont en bonne santé, Monsieur le Ministre ?

R - Oui, ils sont en bonne santé. Nous avons des liens avec eux. Ils sont informés de la situation, même s’il nous reste maintenant les 10 000 derniers. Ce sont les derniers mètres qui sont toujours les plus difficiles parce que ce sont des situations qui sont très particulières. Je pense en particulier à la Nouvelle-Zélande, où il y a des préoccupations parce qu’à l’intérieur de ce pays toutes les relations de transport sont arrêtées. Il faut que les Français puissent aller à Auckland pour pouvoir reprendre l’avion. Ainsi de suite, dans les différents pays concernés. Dans chaque pays, il y a une situation différente et cela nécessite de la part du Centre de crise du Quai d’Orsay, et des ambassades et des postes une très grande vigilance et une réactivité, une agilité de solutions qui est différente selon les différents pays et c’est ce à quoi nous travaillons ici au Quai d’Orsay, jour et nuit.

Q - Jean-Yves Le Drian, nous avons aussi quelque trois millions d’expatriés à travers le monde. Alors, que l’on soit en Suède ou en Tunisie, ce ne sont pas les mêmes règles de confinement. Qu’est-ce que vous dites à nos « expats », comme on dit ?

R - Nos « expats », ils sont plus de trois millions dans le monde, trois millions et demi, sans doute. Deux millions d’inscrits, sans compter ceux qui ne le sont pas, et nous leur disons « restez chez vous, vous avez un chez vous », même si c’est un « chez vous » à l’étranger. Restez chez vous, appliquez les règles sanitaires que nous proposons en France, confinez-vous, évitez le maximum de contacts. Les règles pour l’étranger sont les mêmes règles que pour le territoire national.

Q - Même pour ceux qui vivent en Suède, par exemple, où justement le confinement n’est pas à l’ordre du jour ?

R - Je constate qu’au niveau européen, les règles sont en train de se généraliser. Vous savez, ceux qui étaient à un moment donné réservés, je pense au Royaume-Uni, sur les règles de confinement, les appliquent maintenant avec encore plus de rigueur que les autres. Et donc, ces mêmes coopérations et ces mêmes normes sanitaires sont en train de se répandre partout. Mais je m’adresse surtout, là, aux Français expatriés qui sont dans des pays peut-être plus à risques, plus vulnérables. Je pense que dans ces pays-là, il faut absolument respecter ces règles, et faire part, s’il y a des urgences sanitaires, s’il y a des cas particuliers, s’il y a des fragilités et des vulnérabilités spécifiques, le dire aux postes et aux ambassades pour prendre en considération des cas individuels, éventuellement des évacuations sanitaires si c’est possible. Nous venons d’en faire une, récemment, au Kenya où un de nos compatriotes était très durement atteint. Nous avons réussi, par différents moyens, à le transférer dans un hôpital où il est soigné, à la Réunion. Des cas comme cela, cela peut se répéter, évidemment.

Q - Et s’ils veulent vraiment rentrer ?

R - Nous pensons que leur intérêt n’est pas de rentrer et que, sans doute, vaut-il mieux qu’ils soient confinés chez eux, là où ils sont, dans leur propre maison, dans leur propre appartement, plutôt que de venir en France, c’est ce que nous leur conseillons.

Q - Jean-Yves Le Drian, l’Europe est en danger de mort. Vous avez sans doute entendu cet appel de Jacques Delors. Lorsqu’un Européen comme lui sort de sa réserve pour dire ça, est-ce qu’il faut le prendre au sérieux ?

R - Oui, parce que l’Europe est face à son destin. Elle a comme choix ou bien sortir de l’Histoire, ou bien se refonder dans son unité. C’est vrai que l’Europe est face à la croisée des chemins. Mais, je n’ai pas le pessimisme que certains ont sur l’action de l’Union européenne et sur la capacité de rebond qu’a eue l’Union européenne au cours des derniers jours parce que c’est vrai qu’au départ, il y a eu sans doute un peu de retard à l’allumage, pour différentes raisons. D’abord, parce que l’Europe a été surprise par l’ampleur de la crise, elle ne l’avait sans doute pas anticipée. Ensuite, parce que ce n’était pas au cœur des compétences majeures de l’Union européenne. Enfin parce que les États prenaient des initiatives, chacun un peu de son côté, pris par l’urgence et que l’on s’est un peu empêtré dans des considérations juridiques, mais depuis, là, c’est allé très vite ! D’abord parce qu’il y a eu des actes de solidarité très concrète, très pragmatique, qui se sont manifestés. Regardez, comment on a pu transférer en Allemagne, au Luxembourg, en Suisse, des patients qui étaient dans le Grand Est où il y avait une surcharge des hôpitaux.

Q - Mais ça, c’est presque des accords bilatéraux, si j’ose dire.

R - Oui et non,

Q - Ce n’est pas un accord européen global.

R - Non, je vous dis que, depuis, la solidarité concrète s’est manifestée. Il y a eu une bonne coordination des ministres de la santé pour appliquer les mêmes normes de confinement, les mêmes principes de gestion de crise. Et puis, il y a eu la période des décisions. D’abord, des décisions un peu classiques, je pense aux achats groupés de moyens de protection, je pense à la mise en place d’une réserve stratégique d’équipements médicaux, je pense à l’effort financier pour la recherche, pour la recherche des vaccins. Je pense aussi au dégagement de près de 40 milliards de dollars pour aider les territoires et les entreprises au niveau du budget de l’Union européenne. Et puis surtout, il y a eu la fin des tabous ! Parce que, ce que l’on mesure mal, c’est qu’aujourd’hui, les dogmes sur lesquels on vivait de manière très rigoureuse depuis plusieurs années, depuis des dizaines d’années, je pense en particulier au pourcentage du déficit public sur le produit intérieur brut, au pacte de stabilité de croissance. Désormais, c’est la flexibilité et le pragmatisme qui est à l’honneur, et cela était impensable…

Q - Monsieur le Ministre, on n’a pas été capable de se mettre d’accord là, dernièrement, sur un mécanisme de solidarité financière. Pour résumer, les pays du Nord ne veulent pas aider les pays du Sud, je le dis de manière très schématique, mais c’est à peu près ça. Donc, vous préférez voir le verre à moitié plein ?

R - Non, je vois d’abord le fait que la Banque centrale européenne a dégagé 750 milliards d’euros pour des rachats d’actifs et pour permettre aux États et aux entreprises de vivre, de passer la crise. C’est une décision phénoménale, au niveau de son ampleur et de la qualité de sa décision. Et il y a maintenant sur la table la nécessité d’agir pour la relance, la nécessité de faire en sorte qu’il y ait une capacité d’endettement commun. Ça, c’est sur la table, cela a fait l’objet de discussions au dernier Conseil européen. Cela n’a pas abouti, mais ils ont pris rendez-vous, dans quelques jours, pour mettre en place un mécanisme permettant que l’outil de relance soit au rendez-vous lorsque la crise sera passée. Moi, je n’ai pas ce pessimisme, même si…

Q - On l’entend.

R - …même si je constate comme vous qu’il faut être extrêmement déterminé, extrêmement volontariste. Le virus peut être un accélérateur de refondation.

Q - Rien ne vous agace, en matière européenne, Monsieur Le Drian ?

R - Sans doute la lenteur, sans doute parfois des disputes qui ne sont plus de mise dans cette situation, mais je souhaite que vraiment l’Europe puisse affirmer, au cours de cette crise, sa souveraineté, sa souveraineté dans différents secteurs stratégiques qu’elle doit reconquérir. Je pense en particulier qu’elle ne doit plus déléguer sa santé, ses équipements médicaux, son alimentation, faire en sorte qu’elle retrouve sa capacité.

Q - Monsieur le Ministre, sur un plan politique, ce qui inquiète, c’est aussi nos systèmes démocratiques où des restrictions sont promulguées. Être sévère dans le confinement, c’est une chose, mais vouloir s’arroger les pleins pouvoirs comme le fait le président Orban en Hongrie, est-ce que vous trouvez que c’est dangereux ? Enfin, protéger son pays a des limites, quand même ?

R - Ce que je constate, c’est que tous les systèmes de santé au monde sont aujourd’hui mis sous tension, et que pour analyser les situations, il faudra sans doute attendre la fin de la crise. Rappelez-vous, il y a quelque temps, on disait à propos de la crise du Hubei en Chine : « eh bien peut-être le régime chinois ne tiendra pas, il va y avoir des bouleversements », et on a vu ce qui s’est passé.
La progression du virus, après, s’est étendue en Europe, et je constate qu’en Europe, en France, mais aussi dans beaucoup d’autres pays européens, la démocratie tient. On nous disait que les démocraties ne seraient pas capables de faire en sorte que l’on confine les populations comme on l’a fait en Chine. Eh bien, si ! On réussit à mettre en place cette méthode de lutte contre le virus par la démocratie, parce que la force de la démocratie, c’est la force de la transparence, de la liberté d’expression, du partage. C’est la force de l’information et je pense qu’un des éléments positifs aussi de cette crise, il faut en retirer quelques-uns, c’est que les démocraties montrent leur résilience et qu’elles sont capables à la fois de protéger et de respecter le droit. Alors, c’est variable, évidemment. Certains en font plus que d’autres, certains en font moins que d’autres, mais la force de la démocratie est toujours au rendez-vous et c’était quand même une grande satisfaction, parce qu’on s’interrogeait sur nos capacités à gérer cette crise dans les conditions drastiques qui ont été mises en œuvre, en particulier en France, en Italie, en Allemagne, la plus grande partie des pays européens.

Q - Monsieur le Ministre, l’Organisation mondiale de la santé a indiqué la semaine dernière que l’Afrique devait se préparer au pire. Est-ce qu’un désastre est en vue, en Afrique ?

R - En Afrique, il faut être extrêmement vigilant parce qu’aujourd’hui il y a 46 pays touchés sur 54. Certes la pandémie est plus tardive, mais les chiffres sont en très forte augmentation depuis quelques jours, je pense entre autres à l’Afrique du Sud. La pandémie aura du retard en Afrique, mais elle va y arriver. On voit bien que l’épicentre de la pandémie est passé maintenant de l’Europe, même si nous sommes loin d’être sortis, aux États-Unis. Ensuite, inévitablement, cela reviendra à l’Afrique. Et il y a là des systèmes de santé très fragiles.

Q - Comment on aide l’Afrique, Monsieur le Ministre ?

R - Il faut l’aider par solidarité.

Q - Mais comment ?

R - Il faut aussi l’aider par sécurité, parce que le risque majeur, c’est l’effet boomerang, la réimportation, la deuxième vague. Et c’est pour cette raison que des initiatives très importantes sont en cours de préparation dans les échanges que nous pouvons avoir, y compris au niveau européen, mais aussi avec les membres du G20, pour renforcer l’aide à la formation, l’aide à la détection, l’aide à la protection, l’aide à la prévention. Nous avons des outils, nous-mêmes, la France, pour lutter contre cela. Je pense en particulier aux Instituts Pasteur, mais il va falloir mobiliser énormément de moyens pour éviter que l’Afrique ne soit une bombe à retardement du virus

Q - Et qu’elle nous touche puisque nous sommes très proches.

R - Oui, et cela peut revenir en boomerang. Une fois que la crise sera passée, ici, en Europe, il ne faudrait pas qu’elle revienne par le biais de l’Afrique et puis il y a aussi une question de solidarité minimum à l’égard de ce continent. Donc, pour moi, la préoccupation la plus lourde, dans les jours qui viennent, c’est de préparer un plan pour l’Afrique, je sais que c’est une grande obsession du Président de la République. Il fera, je pense, des propositions dans peu de temps. Mais cela va, au-delà même de la manière de concevoir le confinement. Il y a aussi, tout simplement, le fait de pouvoir se laver les mains, d’avoir du savon, bref, il y a là une activation de tous les réseaux qu’il faut mettre en œuvre. Je pense en particulier au fait que le Fonds contre le Sida, le paludisme et la tuberculose, peut servir aussi à lutter contre ce virus puisque c’est une autre forme d’épidémie et que les Africains sont aujourd’hui demandeurs, aussi, d’une réorganisation de leur dette pour que leurs propres budgets de santé ne soient pas obérés par les contraintes de la dette.

Q - Monsieur Le Drian, une dernière question. Lorsque vous entendez Donald Trump dire « si on a entre 100 000 et 200 000 morts, on aura fait du bon boulot », quand vous observez l’attitude des États-Unis ou même l’attitude de la Chine, qui n’a pas été transparente dans sa gestion de la crise au départ, est-ce que vous n’êtes pas inquiet sur la conduite du monde ?

R - J’étais déjà inquiet avant, parce que ce que nous disions, à de nombreuses reprises, avant la crise, c’est que les règles qui permettaient au monde de se tenir, à la planète de fonctionner, étaient contrebattues par la rivalité des puissances. Il ne faut pas que le monde d’après oublie cette situation et oublie ce qui vient de se passer. Je pense que le risque le plus grand que nous avons devant nous, c’est le risque de l’amnésie. Je crains que le monde d’après, si nous n’avons pas une volonté farouche de remettre de la norme, de remettre du droit, de remettre de la coopération entre les États, ne soit marqué par la tentation de l’amnésie. Il ne faut pas tourner la page. Ce que nous vivons en ce moment, ce n’est pas une parenthèse, ce que nous apprend cette tragédie mondiale, c’est que nos destins sont liés. Et vous savez, après la Deuxième Guerre mondiale, les nations se sont dit « il faut que l’on s’organise autrement ». On a créé les Nations unies, on a créé les règles du droit, au niveau international. Eh bien, après la guerre sanitaire que nous vivons, il faudra sans doute réinventer une manière d’être ensemble, sans doute revisiter nos outils internationaux, pour faire en sorte que les stratégies de puissance n’obèrent pas le fait que nous ayons des biens communs parmi lesquels le premier, c’est la santé.

Q - Merci beaucoup, Monsieur le Ministre, merci./.

publié le 17/04/2020

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